L'hypnose qui donne la parole à l'inconscient

L’histoire du signaling vue par Erickson et Rossi

Cet article est inspiré du livre intitulé « Experiencing Hypnosis » publié par Milton H. Erickson et Ernest Rossi en 1981.

CET ARTICLE CONTIENT DES TRADUCTIONS DES TEXTES ORIGINAUX RÉALISÉES PAR JEAN-EMMANUEL COMBE. ELLES NE SONT DONC PAS EXHAUSTIVES.

Introduction

Le signaling, un des outils permettant de communiquer directement avec l’inconscient et que nous utilisons lors de nos toutes premières séances thérapeutiques avec la méthode HUNKAAR, a une très longue histoire. Et plutôt que de vous en parler moi-même, je me joins au père de l’hypnose Ericksonienne en me positionnant comme un simple vulgarisateur.

En effet, il existe un livre dont on parle peu, « Experiencing Hypnosis », publié par Milton Erickson et Ernest Rossi comme une ultime mise à jour de l’approche thérapeutique novatrice et créative des états modifiés de conscience défendue par Erickson, qui aborde en profondeur l’utilité du signaling. Pour rappel, Erickson nous a quitté en 1980, un peu plus d’un an avant la publication de ce livre.

Les mystères du signaling et des phénomènes idéomoteurs ont été découverts, puis oubliés, puis découverts à nouveau à de multiples reprises et sous différentes formes tout au long de notre histoire. L’idée folle que l’esprit pourrait provoquer des réponses corporelles en dehors du contrôle de la conscience a toujours été rempli de mystère. Le signaling a souvent été combiné à la magie noire et aux prétendus super-pouvoirs de personnes capables de communiquer avec les dieux.

Phase 1 : le temps des prophéties divinatoires et de la magie

Aussi loin que les premières traces d’écritures et de dessins remontent, nous retrouvons des descriptions précises de phénomènes comme le somnambulisme, les visions hallucinatoires, les prophéties divinatoires, la parole automatique (un esprit prend possession de la parole), l’écriture automatique (un esprit écrit à la place de la conscience), les possessions complètes (personnalités multiples), les rites mystiques, les danses en transe (mouvements du corps automatique). Ces phénomènes intriguent et fascinent. Encore aujourd’hui.

Ils ont souvent été associés à des processus de guérison, autant sur le plan physique que spirituel. Un peu comme s’il y avait des forces, extérieures au champ de conscience ordinaire, qui s’exerçaient pour le soigner et l’aider à évoluer. Il apparaît que ces approches étaient déjà très développées avant même la naissance du Christ. Les premiers vestiges remontent vraiment loin, comme en atteste le Papyrus Ebers, qui est daté du XVIᵉ siècle av. J.-C.. On y retrouve des descriptions d’incantations et des rituels magiques qui provoquaient chez les patients des états modifiés de conscience, afin de les guérir. Nous pouvons aussi nommer certains temples Egyptiens qui possédaient des salles destinées à dormir et à déclencher ainsi un appel à l’aide aux dieux à travers les rêves et l’état somnambulique. Dormir pour atteindre des informations « suprêmes », une idée que l’on retrouve encore aujourd’hui à travers la recherche de rêves prémonitoires par exemple. En Grèce également, bien plus tard (400 ans av. J.-C.), nous retrouvons des traces de salles équivalentes dédiées à Asclepius et Apollo notamment. Ce que nous qualifierions aujourd’hui de communication avec l’inconscient faisait déjà partie des éléments importants de la recherche d’évolution spirituelle de l’époque.

Au moyen-âge ensuite, le « toucher de guérison » fut popularisé comme un outil de guérison par la foi dès lors que la médecine traditionnelle ne pouvait plus rien. Erickson nomme des médecins qui pratiquaient ce fameux toucher de guérison, et notamment Albertus Magnus, Paracelsus, Robert Fludd. Cette utilisation du contact tactile comme élément guérisseur était donc déjà bien présente, bien avant le plus célèbre Franz Anton Mesmer qui mettra en avant le pouvoir de la passe magnétique.

Longtemps, ces approches ont été connectées à la notion d’imagination. L’opérateur déclenche un processus inconscient, en lien avec l’imagination, qui va le guérir. Erickson rajoute dans le livre l’idée qu’il s’agirait en réalité de phénomènes idéomoteurs et de réponses idéo-sensorielles : une idée peut alors créer une réponse motrice et/ou un comportement guérisseur.

Tous les systèmes de croyances symboliques (« Dieu m’a guéri », « j’ai communiqué avec un esprit qui m’a donné la réponse que j’attendais », etc.) sont le reflet de nos considérations irrationnelles, et même si elles ne sont pas en accord avec la science moderne, on ne peut leur enlever leur puissance psychosomatique et les guérisons véritables qui y sont liées. Aujourd’hui, scientifiquement, nous dirions que toutes ces guérisons miracles seraient simplement le fruit de processus inconscients. D’où l’intérêt d’ouvrir une communication plus directe avec ces processus inconscients.

Phase 2 : Chevreul et les théories du mouvement idéomoteur hypnotique dans les années 1800

Contrairement à la première phase, où les réponses idéomotrices étaient associées à des « super pouvoirs », Michel-Eugène Chevreul se lança dans des publications très expérimentales et aussi très critiques sur l’utilisation du pendule et des objets divinatoires (boules de cristal par exemple). Il émit alors l’hypothèse que les réponses venaient de mouvements (ou idées) émis par une part inconsciente du sujet. La phase 1, toutefois, est toujours d’actualité aujourd’hui. Toutes les mouvances spirites s’accordent encore à l’existence d’esprits qui viennent « posséder » leurs corps, et certains mouvements religieux contemplent toujours des sources de connaissances suprêmes rendues accessibles par ces phénomènes, et les prophètes associés.

Cette deuxième phase représente la suite logique au mesmérisme et les débuts réels de l’hypnose, dans les années 1800. Le travail de Chevreul a été le tremplin pour tous les travaux cliniques menés par Braid et Bernheim ensuite, qui ont reconnu à leur tour que la nature essentielle de la transe et de la suggestion pouvait être expliquée par l’idéomotricité. Le phénomène idéomoteur comme créateur de réelles et profondes transes hypnotiques, vision défendue par Erickson également tout au long de sa carrière.

Dans son ouvrage « de la baguette divinatoire », Chevreul a documenté de nombreuses formes de phénomènes idéomoteurs. Il a retrouvé, par exemple, que dans la Forêt Noire Allemagne, durant le Moyen-Âge, existait une tradition permettant de déterminer le sexe de l’enfant in utero simplement en donnant à la femme enceinte une bague de mariage suspendue à une ficelle au-dessus de son abdomen, et en utilisant un signaling, à la manière d’un pendule. Un phénomène spontané apparaissait alors, et la direction dans laquelle la bague bougeait permettait de déterminer le sexe de l’enfant. Nous retrouvons des travaux similaires, beaucoup plus récents, chez David Cheek et Ernest Rossi dans un sublime ouvrage intitulé « mind-body therapy », que je vous recommande chaudement. Attention, pour les anglophones uniquement, il n’existe pas de traduction à ma connaissance.

Le tout premier plateau Ouija « commercialisé » en 1891.

Vous connaissiez le plateau Ouija ? Il s’agit d’un plateau avec toutes les lettres de l’alphabet, les chiffres de 0 à 9, et quelques mots clés comme « oui », « non » et « au revoir ». Se joint à ce plateau une petite palette roulante que le médium utilise pour communiquer avec les esprits. L’esprit vient alors dans la main et fait bouger la palette pour s’exprimer indépendamment du conscient du médium, avec cette impression que c’est vraiment l’esprit qui fait bouger l’engin.

Encore une fois, ce sont les phénomènes idéomoteurs qui sont responsables de toutes les communications irrationnelles avec le plateau Ouija. Les volontés inconscientes du médium sont transmises à travers des mouvements automatiques sur le petit appareil à roulette qui va alors se déplacer « tout seul » sur les différentes lettres et chiffres pour former des messages complets.

Toutes ces procédures ont survécu jusqu’à aujourd’hui…. Le seul problème selon Erickson ne provient non pas de la procédure, mais des croyances qui se cachent derrière. Quand on attribue ces mouvements à des forces supérieures omnipotentes, il y a un réel danger. Plus aucune critique n’est permise si c’est Dieu qui s’exprime ainsi. Il s’agit alors de l’ultime et unique vérité, impossible à remettre en question. Alors qu’en réalité, les phénomènes idéomoteurs ne sont qu’un reflet de qui nous sommes à l’intérieur, tout au fond.

Erickson insiste lourdement sur le fait que ces réponses irrationnelles et émotionnelles n’ont pas plus de valeur que les réflexions logiques et rationnelles de la conscience ordinaire. La force du signaling vient de l’association des deux, quand les parties émotionnelles viennent communiquer des informations nouvelles au conscient rationnel, qui va alors pouvoir adapter ses décisions en fonction d’une vision plus globale des processus internes mis en jeu.

Quand les pensées rationnelles, les raisonnements logiques, les intuitions, les perceptions, les sensations ont toutes mené à l’échec, alors les signalings idéomoteurs peuvent se révéler être la seule source d’informations claires et incisives permettant de prendre une décision. Mais même dans ces circonstances, les informations procurées par les réponses idéomotrices doivent être mesurées par le bon sens et la connaissance que le thérapeute a des fonctionnements du patient questionné.

Milton Erickson – Experiencing Hypnosis (1981)

Phase 3 : investigations expérimentales et cliniques des mouvements idéomoteurs et du signaling dans les années 1900.

Il s’agit davantage d’une continuité des années 1800 que vraiment d’une révolution. Erickson a commencé à étudier les phénomènes hypnotiques en tant qu’étudiant en 1923, alors qu’il travaillait à l’université du Wisconsin. Ces études ont permis le lancement d’un programme de recherche qui a finalement mené à la publication d’un livre de Clark Hull intitulé « Hypnosis and Suggestibility – An Experimental Approach » en 1933. Passionnant ouvrage du tout premier « maître » d’Erickson.

Les mouvements idéomoteurs ont été largement étudiés du fait de leur importance dans la théorisation des comportements et de l’hypnose. En revanche, les signalings idéomoteurs, qui représentent une part énorme de l’approche clinique moderne de l’hypnose, n’ont pas été étudiés, ou même connus, par les académiciens et les travaux en laboratoires effectués dans le début des années 1900.

Milton Erickson – Experiencing Hypnosis

Un papier publié par Erickson en 1961 indique qu’il maîtrisait déjà bien les techniques de signalings idéomoteurs réalisés par la tête et par les mains, autant pour une utilisation expérimentale que clinique.

Pour rappel, voilà à quoi peut ressembler un signaling effectué à l’aide des mains.

Geste qui veut dire « oui »

Geste qui veut dire « non »

Les premières publications avec des signalings idéomoteurs au niveau des doigts sont les retranscriptions des séances réalisées lors de séminaires en 1952 et 1953 où étaient présents Erickson, LeCron et d’autres en tant que formateurs. Et c’est LeCron, le premier, qui a utilisé en direct lors de ces séminaires le signaling idéomoteur du doigt pour tester qu’une anesthésie avait bien fonctionné. Il a alors demandé directement à l’inconscient si l’anesthésie était bien en place, et ce dernier a pu immédiatement répondre par oui ou par non en utilisant le doigt approprié. LeCron continua ensuite et démontra la pertinence de l’utilisation du signaling pour la remontée d’événements traumatiques refoulés émotionnellement.

Un doigt pour « oui »

Un autre doigt pour « non »

C’est encore lui, Leslie LeCron, qui a formalisé le premier l’utilisation du signaling pour partir à la recherche d’informations dans le vaste réservoir inconscient à travers un article scientifique intitulé « A Hypnotic Technique for Uncovering Unconscious Material » (une technique d’hypnose pour faire remonter des informations inconscientes) en 1953.

Erickson a en parallèle effectué ses propres recherches. Il a débuté ses recherches en 1923 par l’utilisation de l’écriture automatique comme outil indispensable à la procédure thérapeutique par hypnose. Et petit à petit, l’écriture automatique prenant trop de temps, il eut l’idée de proposer aux inconscients d’utiliser le stylo pour former des traits horizontaux et verticaux (à défaut de lettres et de mots) afin de répondre à des questions plus simples. Un trait horizontal pour oui, un trait vertical pour non. Et il obtint des résultats si impressionnants qu’il finit par se libérer de la feuille et du stylo… Pour à son tour s’immerger dans l’immense complexité à explorer des phénomènes idéomoteurs.

Quelques années avant sa mort, Erickson proposait à Ernest Rossi différentes explorations possibles de la puissance du signaling, et je vous en parle lors du prochain article !

A propos de l'auteur

Jean-Emmanuel

Jean-Emmanuel est le fondateur de la méthode HUNKAAR et continue chaque jour à expérimenter autour d'un thème qui lui est cher : le dialogue direct avec l'inconscient.

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