L’impatience est la pire des choses

Je voulais vous partager une réflexion qui m’est venue. Je ne prends pas souvent la plume, ici. Là, j’avais envie.
 
Nous vivons dans une société de l’efficacité et de la rapidité, nous le savons. Nous n’avons pas de temps, disons-nous, et la plupart de nos décisions (souvent dans le cadre professionnel) sont prises à une vitesse folle où la réflexion est réduite à quelques minutes. Une société qui nous dit sans cesse que tout doit être fait vite, et une société où nous constatons que tout est cueilli beaucoup trop tôt.
On le voit dans l’agroalimentaire, pour les légumes : il mûrissent dans le camion, comme on dit. On met des engrais pour que ça pousse plus vite. On les cueille encore verts. À la fin, on a des légumes dévitalisés dans nos assiettes, qui ne nourrissent vraiment personne, ou plutôt moins que ce qu’ils pourraient faire.
On le constate même pour les naissances d’êtres humains. Oui, même ici, il faut aller vite et rentabiliser le peu de temps que nous possédons : on programme les accouchements. Alors, s’ils ne se réalisent pas dans le temps prévu à cet effet, le temps administratif et organisationnel de l’hôpital et bien on « provoque » l’accouchement. Pour que ce soit fait à l’heure dite ! Efficacité et rapidité !
Nous n’attendons pas que les choses mûrissent… Et nous cueillons trop tôt… Parce que nous souhaitons une rentabilité « efficace » du temps que nous dépensons.
 
Dans la pratique « HUNKAAR », la modélisation de Jean-Emmanuel propose à juste titre un cadre de deux heures. Cependant, il serait faux de croire que ce cadre nous protège parfaitement de l’injonction sociétale de la rapidité et de l’efficacité.
Même en deux heures, nous pouvons nous dire qu’il faut rentabiliser ce temps, et nous pourrions cueillir ce que nous souhaitons voir apparaître beaucoup trop tôt. Je pense au « Graal » de la libération émotionnelle, ou la conversion en notre faveur de la partie protectrice à la fin d’une négociation subtile, ou, simplement, l’apparition de mouvements idéomoteurs – enfin ! – amples et fluides, et indépendants.
 
Nous pouvons presser les parties inconscientes en présence parce que beaucoup d’éléments nous pressent : j’ai parlé de l’injonction sociétale de l’efficacité et de la rapidité, mais il y aussi notre compassion envers la personne devant nous. Nous souhaitons l’aider à se sortir de ses traumas, de ses comportements destructeurs, de ses douleurs… et par compassion, oui, nous souhaitons l’aider le plus VITE possible. Il faut se méfier de cela me semble-t-il. Et, je ne parle même pas de l’attente de la personne qui souffre… qui souhaite, elle aussi, que ça change « vite » !
 
Et puis, il y a notre sentiment d’imposture : cette illégitimité, qu’avec Jean-Emmanuel nous trouvons légitime. Nous avons réalisé un podcast là-dessus. Le podcast dit, en substance (mais réécoutez-le car c’est plus que ça), que le sentiment d’illégitimité nous pousse à être prudent, attentif, complètement centré sur l’autre et dans une écoute vigilante. Ce sentiment d’illégitimité nous pousse à marcher sur des œufs. Ce sentiment, quand il est vécu comme il se doit, en confiance avec notre pratique, doit nous pousser à ralentir.
En revanche, ce même sentiment, quand il est là rempli de peurs et de doutes de nous-même, il peut également nous conduire à accélérer la séance. Pourquoi ? Pour se prouver, à soi et à l’autre, que nous sommes « efficaces », qu’il « s’est passé quelque chose » pendant la séance, ou même, tout simplement, que nous avons « fait » quelque chose ! Et nous pressons parce que nous avons besoin de « montrer » notre efficacité.
 
Seulement, on le sait bien :
 

Le temps de l’inconscient, c’est un temps à part.

L’inconscient parfois prend son temps ! Il prend si bien son temps qu’on se sent bouillir intérieurement. On voit le temps de la séance défiler alors qu’on aurait voulu aller plus loin, on aurait voulu atteindre ceci ou cela, on aurait voulu que la personne reparte avec des éléments nouveaux, des choses nouvelles, on aurait aimé avoir eu des libérations émotionnelles mémorables etc… Mais, non. L’inconscient n’était pas encore mûr.
Et je crois qu’il faut savoir apprécier cela aussi : des séances préparatoires, des séances qui font mûrir, des séances où l’on observe nos tomates rougir, un peu, chaque jour un peu plus, avec le regard de celui qui n’y peut rien. C’est un temps qui ne nous appartient pas. C’est un temps qui ne dépend pas de nous. Il ne se passe « presque » rien ;)) (Et nous savons que ce temps est parfaitement nécessaire.)
 
Nous, nous avons consacré du temps et de l’attention (les deux choses les plus précieuses au monde : le temps et l’attention, n’est-ce pas ?) à une personne durant deux heures. Nous étions à l’écoute, nous avons guidé, nous avons suivi, nous avons respiré avec cette personne. Certaines choses sont venues, peut-être, peut-être pas. Peu importe, nous ne décidons pas. Cependant, nous étions là, au cas où, nous étions présents avec humilité, vigilance et patience… Non, ce n’est pas maintenant. Alors, ce sera sans doute plus tard, quand l’inconscient aura décidé, quand ce sera son heure : quand il sera parfaitement mûr.
Et quand il sera mûr, ce sera simple pour nous de le cueillir et ce sera bien plus savoureux pour la personne de le déguster. Tellement plus savoureux et tellement plus mémorable pour elle ; tellement plus durable et tellement plus profond pour les changements de comportements à venir…
 
Ce que je dois sans cesse me dire avant ou pendant une séance (et Oh combien c’est parfois difficile de se le dire ) c’est ceci : l’illégitimité légitime me pousse à être vigilant et prudent, ma pratique me donne une confiance profonde en la technique que j’utilise : je suis donc patient et j’attends le mûrissement des choses, sans rien presser.
Kafka notait dans son journal intime (de mémoire) : les pires choses sont la paresse et l’impatience…
Puis, il revient et ajoute : non, juste l’impatience. L’impatience est la pire des choses.
 

Je vous souhaite un bel été, ami.e.s Hunkarien.ne.s

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